MÉDITATIONS DU VENDREDI #1 : « PÈRE, N’EST-CE PAS LA TUNIQUE DE TON FILS ? »

DU LIVRE DE LA GENESE (37, 13-36)

Israël dit à Joseph : « Tes frères ne gardent-ils pas le troupeau à Sichem ? Va donc les trouver de ma part ! » Il répondit : « Me voici. » Jacob reprit : « Va voir comment se portent tes frères et comment va le troupeau, et rapporte-moi des nouvelles. » C’est de la vallée d’Hébron qu’il l’envoya, et Joseph parvint à Sichem. 
Un homme le rencontra alors qu’il était perdu en pleine campagne, et lui demanda : « Que cherches-tu ? »  Il répondit : « Je cherche mes frères. Indique-moi donc où ils font paître le troupeau. » L’homme dit : « Ils sont partis d’ici, et je les ai entendu dire : “Allons à Dotane !” » Joseph continua donc à chercher ses frères et les trouva à Dotane.
Ceux-ci l’aperçurent de loin et, avant qu’il arrive près d’eux, ils complotèrent de le faire mourir. Ils se dirent l’un à l’autre : « Voici l’expert en songes qui arrive ! C’est le moment, allons-y, tuons-le, et jetons-le dans une de ces citernes. Nous dirons qu’une bête féroce l’a dévoré, et on verra ce que voulaient dire ses songes ! » Mais Roubène les entendit, et voulut le sauver de leurs mains. Il leur dit : « Ne touchons pas à sa vie. » Et il ajouta : « Ne répandez pas son sang : jetez-le dans cette citerne du désert, mais ne portez pas la main sur lui. » Il voulait le sauver de leurs mains et le ramener à son père.
Dès que Joseph eut rejoint ses frères, ils le dépouillèrent de sa tunique, la tunique de grand prix qu’il portait, ils se saisirent de lui et le jetèrent dans la citerne, qui était vide et sans eau. Ils s’assirent ensuite pour manger. En levant les yeux, ils virent une caravane d’Ismaélites qui venait de Galaad. Leurs chameaux étaient chargés d’aromates, de baume et de myrrhe qu’ils allaient livrer en Égypte. Alors Juda dit à ses frères : « Quel profit aurions-nous à tuer notre frère et à dissimuler sa mort ?  Vendons-le plutôt aux Ismaélites et ne portons pas la main sur lui, car il est notre frère, notre propre chair. » Ses frères l’écoutèrent. 
Des marchands madianites qui passaient par là retirèrent Joseph de la citerne, ils le vendirent pour vingt pièces d’argent aux Ismaélites, et ceux-ci l’emmenèrent en Égypte. Quand Roubène revint à la citerne, Joseph n’y était plus. Il déchira ses vêtements, revint vers ses frères et dit : « L’enfant n’est plus là ! Et moi, où vais-je donc aller, moi ? » Ils prirent alors la tunique de Joseph, égorgèrent un bouc et trempèrent la tunique dans le sang. Puis ils firent porter à leur père la tunique de grand prix, avec ce message : « Nous avons trouvé ceci. Regarde bien : est-ce ou n’est-ce pas la tunique de ton fils ? »
Il la reconnut et s’écria : « La tunique de mon fils ! Une bête féroce a dévoré Joseph ! Il a été mis en pièces ! » Jacob déchira ses vêtements, mit un sac sur ses reins et porta le deuil de son fils pendant de longs jours. Ses fils et ses filles se mirent tous à le consoler, mais il refusait les consolations, en disant : « C’est en deuil que je descendrai vers mon fils, au séjour des morts. » Et son père le pleura. Quant aux Madianites, ils le vendirent en Égypte à Putiphar, dignitaire de Pharaon et grand intendant.

MÉDITATION

Notre première méditation de Carême concernant la préparation à l’ostension de la Sainte Tunique nous fait faire un détour, un retour, pour nous ramener au commencement, au livre de la Genèse. Nous allons méditer ensemble le texte concernant la vente de Joseph par ses frères et sa tunique tâchée de sang. Jacob, son père, a douze fils, mais Joseph est son préféré. Joseph, doué pour l’interprétation des rêves, se voit offrir par son père Jacob (Israël) une tunique de grand prix, une tunique chamarrée, surchargée d’ornements et saturée de couleur. C’est une manière pour son père de revêtir Joseph de son autorité, de quoi exacerber la jalousie de ses frères.

Sa mère, épouse de Jacob n’avait pas d’enfant. Au comble de l’amertume elle avait déclaré à son mari : « Donne-moi des fils ou je meurs ! » (Gn 30,1). Mais Jacob la rabroua vivement : « Suis-je à la place de Dieu, lui qui n’a pas permis à ton ventre de porter du fruit » (Gn 30, 23). Jacob attire ainsi l’attention de sa femme sur le fait que c’est bien Dieu qui donne la vie. Et quand Joseph naît de cette femme longtemps stérile, il est vraiment reçu comme un « don de Dieu ». Sa vie relève du miracle. Rachel l’appelle « Joseph » en disant : « Que le Seigneur me rajoute un autre fils » (Gn 30, 24). Joseph est le onzième de cette grande fratrie et le premier fils de Rachel, la femme préférée de Jacob qui mourra en accouchant de Benjamin à Bethléem.

Il nous semble anormal d’un point de vue pédagogique, psychologique, que Jacob aime Joseph « plus que tous ses autres frères ». Mais la préférence est ici un fait théologique. Au niveau divin le « plus que » n’est pas tant quantitatif que qualitatif. Un amour « différent » lie Jacob à Joseph. Jacob a reconnu en Joseph un fils exceptionnel, sensible à ce qui vient de Dieu. Jacob a repéré celui de ses fils qui pourrait assumer les promesses divines et continuer cette vie avec Dieu. Dès le début de notre texte, Joseph se fait repérer à la tunique princière que son père lui offre. Le mot tunique est bien connu dans la Bible, c’est le vêtement qu’on porte directement sur soi. L’adjectif associé à cette tunique est mal connu mais semble signifier : « de grand prix » ou « chamarré ». Richard de Saint-Victor au Moyen-âge écrit : « Joseph désigne le Christ, que le Père a aimé plus que tous, parce qu’il est son Fils par la nature, tandis que les autres sont ses fils par la grâce : lui par génération, les autres par adoption ; lui de toute éternité, les autres dans le temps. Son Père le revêtit d’une tunique de couleur, quand il le revêtit de la nature immaculée de notre humanité. »

Joseph âgé de dix-sept ans est donc envoyé par son Père pour aller chercher ses frères. La rencontre d’un homme qui lui demande : « Qui cherches-tu ? » ressemble à une rencontre avec un ange. « Je cherche mes frères »… Dieu veut que Joseph trouve ses frères. Quand on connaît la suite du texte on se demande pourquoi le Seigneur le conduit à ce sort si funeste… Mais Dieu ne prévoit jamais le mal, ne l’envisage pas ; ou alors, il sait qu’il le vaincra. Il attend le bien et non le mal ou la jalousie. Joseph est envoyé, innocent, vers ses frères. Comment ne pas penser au Christ ? Saint Pierre (1 P 2,22) écrit à propos du Christ : « Lui n’a pas commis de péché ; dans sa bouche, on n’a pas trouvé de mensonge. 23 Insulté, il ne rendait pas l’insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s’abandonnait à Celui qui juge avec justice. ». La prophétie d’Isaïe (Is 53, 5-12) que nous entendons le vendredi Saint à l’office de la Passion va dans le même sens : « Comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. (…) Pourtant il n’avait pas commis de violence, on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche. » A Dotân, (le mot signifie défection) Joseph va les trouver, mais pour découvrir avec stupéfaction leurs desseins criminels. Ses frères vont se mettre d’accord pour le tuer mais par l’intervention de Ruben puis de Juda, ils vont changer leur décision pour finalement le vendre à des caravaniers.

Les frères vont justement utiliser la tunique qui a suscité en eux tant de haine pour en faire un témoignage de la mort de Joseph. Ils la trempent dans le sang d’un bouc et l’envoient au père avec ces paroles : « Nous avons trouvé ceci, reconnais si c’est la tunique de ton fils ou non » (37, 32). Pour Saint Bonaventure, « Cela contient une figure du Christ, dont la tunique de l’humanité a été totalement plongée dans le sang, tandis que sa divinité demeurait impassible. »

Et Jacob « reconnaît » la tunique de son fils. Une bête féroce l’a dévoré ! En fait cette bête féroce est la jalousie des frères de Joseph !

Les frères espéraient peut-être qu’après le deuil de Jacob, tout allait entrer dans l’ordre. Mais voilà, Jacob refuse de se consoler du deuil de son fils, sa blessure refuse de se cicatriser. S’il refuse d’être consolé c’est peut-être parce qu’il a beaucoup aimé, mais aussi parce qu’il attend encore autre chose de Dieu. C’est comme si Jacob qui n’a pas vraiment constaté la mort de son fils pressentait qu’il doit encore y avoir autre chose.

On le voit, ce texte, lu dans le contexte de la préparation à l’ostension nous pousse à contempler en Joseph une figure du Christ : « Les frères de Joseph dépouillèrent celui-ci de sa tunique, et les juifs dépouillèrent le Christ de son humanité. Ceux-là teintèrent la tunique de Joseph avec le sang d’un bouc, ceux-ci l’humanité du Christ avec son propre sang qu’il avait répandu pour les péchés du peuple. Ceux-là mirent Joseph dans un puits, ceux-ci le Christ dans un tombeau. Joseph sortit du puits, le Christ se leva du tombeau. Les Ismaélites qui passaient achetèrent Joseph, et les apôtres, n’ayant pas ici de cité où ils demeurent mais recherchant la cité future, abandonnèrent tout pour le Christ. Les Ismaélites conduisirent Joseph en Égypte, et les apôtres prêchèrent le Christ de par le monde. Joseph fut exalté en Égypte et le Christ dans le monde. Joseph remplit de la récolte de l’année les greniers du roi d’Égypte, le Christ remplit de l’Écriture les églises de Dieu. Des peuples divers achetèrent à prix d’argent de la nourriture dans les greniers du roi d’Égypte, et des peuples divers, devenus croyants, acquièrent par leur zèle la science dans les églises de Dieu. Les frères de Joseph vinrent enfin et le reconnurent ; à la fin des temps, après que la plénitude des nations sera entrée, les restes d’Israël se convertiront au Christ. » (Richard de Saint-Victor, Liber exceptionum II, 2, 15)

Toute contemplation biblique doit nous orienter vers le Christ. En contemplant donc ce récit de la Genèse, nous saisissons plusieurs éléments qui nous permettent de mieux comprendre le mouvement même du Christ :

  • le Verbe est envoyé dans le monde pour « chercher des frères » et créer un Homme nouveau,
  • la Tunique qu’il porte au moment même où il sauve le monde (sa Passion) est le signe de son humanité qui va lui être enlevée,
  • Dieu veille sur lui et va vaincre le mal par son amour livré jusqu’au bout.

Père Guy-Emmanuel Cariot, Recteur

RÉSOLUTION

Pour méditer cette semaine : Le Christ, en son chemin de croix, vient exprimer son amour « jusqu’au bout » (Jn 13, 1). Sa Tunique, tâchée du sang de la flagellation, porte les signes de cet amour. Pendant cette semaine de carême, prendre conscience dans la prière du sang versé pour chacun. Comme l’écrit Saint Paul aux Galates (2, 20) : « Il m’a aimé et s’est livré pour moi ».

Prière : Par ta Sainte Tunique, sauve-moi, Jésus !  

 

 

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